2008-08-15

Tbilissi surveille avec angoisse les mouvements des chars russes



14.08.08 | 14h39 • Mis à jour le 14.08.08 | 16h30

http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/08/14/tbilissi-surveille-avec-angoisse-les-mouvements-des-chars-russes_1083634_3214.html

TBILISSI, GORI (Géorgie) ENVOYÉE SPÉCIALE

Des blindés russes sont entrés dans Gori mercredi 13 août, en violation de l'accord de paix accepté douze heures plus tôt pour mettre fin au conflit opposant la Géorgie et la Russie autour de l'Ossétie du Sud, territoire séparatiste de Géorgie soutenu par Moscou.

Le chef d'état-major adjoint, le général Anatoli Nogovitsine, a démenti tout mouvement de ses blindés vers Gori, la ville géorgienne la plus proche de l'Ossétie du Sud. Selon lui, des militaires russes sont bien entrés dans la ville, mais c'était pour "discuter de l'application des accords de paix" avec les autorités locales. N'ayant trouvé personne à qui parler, ils sont partis. Il ne pouvait en être autrement : Gori a été évacuée de 70 % de sa population il y a deux jours et l'armée géorgienne en a été chassée par les bombardements de l'aviation et de l'artillerie russe.


Des dizaines de chars russes venus du front ossète sont bel et bien entrés dans Gori. Les journalistes présents les ont vus qui faisaient route vers l'ouest et vers l'est. " Alors ma poule, on t'emmène à Tbilissi ?", a même lancé un tankiste à un reporter. La ville de Gori (50 000 habitants avant le conflit) est située sur l'unique autoroute qui traverse le pays d'est en ouest.

Mercredi, l'accès à cet axe routier majeur a été bloqué, coupant le pays en deux. La circulation avait lieu dans un seul sens : de Gori à Tbilissi, où des centaines de réfugiés ont afflué. Le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés évalue à 100 000 le nombre de personnes jetées sur les routes en raison des combats. Au moment de l'offensive géorgienne sur Tskhinvali, la capitale de l'Ossétie du Sud, près de 30 000 Sud-Ossètes ont fui vers la Russie voisine. Avec l'effondrement des forces géorgiennes, ce sont les Géorgiens d'Ossétie du Sud et ceux réfugiés à Gori qui fuient.

Assis au bord de la route Gori-Tbilissi, Gueorgui et Lana, un couple d'agriculteurs géorgiens originaires du village de Kvemo Khviti en Ossétie du Sud, sont encore sous le choc de leur départ précipité de Gori où ils avaient trouvé refuge il y a six jours, au début des hostilités. Mercredi à l'aube, des voisins sont venus les prévenir que des supplétifs de l'armée russe en Ossétie se livraient à des exactions à Gori et dans les villages alentour. "Je n'ai rien vu de tout cela mais je n'allais pas rester là à les attendre...", explique Gueorgi.

De nombreux réfugiés ont rapporté des scènes de pillage à Gori et dans ses environs. Des maisons auraient été incendiées par des bandes livrées à elles-mêmes, des "volontaires" ossètes et cosaques en maraude sous l'oeil indifférent de l'armée russe. Les volontaires ossètes, des hommes armés arborant un brassard blanc, sont de drôles de larrons. Mercredi, ils ont arrêté deux équipes de télévision (Skynews et la télévision polonaise) à un barrage des environs de Gori. Ils ont confisqué leurs véhicules, se sont emparés des équipements et des effets personnels des journalistes.

L'heure est à la vengeance. Les Ossètes veulent faire payer aux Géorgiens ce que les leurs ont enduré pendant le siège et le pilonnage intensif de Tskhinvali. De nombreuses exactions ont été rapportées par les Sud-Ossètes qui, fuyant les combats, ont trouvé refuge dans la Fédération de Russie. Recueillis par le parquet militaire, ces témoignages sont censés servir de point de départ aux poursuites que l'Etat russe souhaite lancer contre le président géorgien, Mikheïl Saakachvili, pour "crimes contre l'humanité". Moscou veut faire passer ce qui a eu lieu en Ossétie du Sud ces six derniers jours pour la même chose que ce qui s'est passé en 1999 au Kosovo, la Géorgie se voyant attribuer le rôle de la Serbie.

Dans l'après-midi de mercredi, une colonne de blindés russes a été aperçue faisant route de Gori vers Tbilissi. Elle a fait demi-tour, mais l'émoi a gagné les habitants de la capitale, persuadés que les Russes vont finir par marcher sur la ville pour en chasser M. Saakachvili, la bête noire de Moscou.

Lado, la trentaine, qui tient une petite échoppe de fruits et légumes rue Mardjianichvili, n'en voit pas la nécessité : "On n'a pas besoin des Russes pour ça. Saakachvili sera bien obligé de partir, les gens en ont marre." Il était pourtant de ceux qui ont manifesté devant le Parlement mardi en soutien au président géorgien, mais il s'agissait "d'un rassemblement pour la paix avant tout". Lado en est sûr, "une fois les Russes partis, les Géorgiens vont demander des comptes à Saakachvili".

David Usupachvili, chef du Parti républicain (opposition), dit la même chose : "Tant que l'armée russe occupe notre pays, nous faisons corps avec le président. Dès qu'elle sera partie, viendra l'heure du bilan." Nino Bourdjanadze, ancienne présidente du Parlement géorgien (2001-2008) et deux fois chef de l'Etat par intérim, précise : "Il n'est pas question que Saakachvili démissionne à la demande de Moscou. C'est aux Géorgiens de décider. Le temps n'est pas encore venu." Pour cette femme brune élégante, issue d'une famille cossue de la nomenklatura : "Poursuivre les négociations, voilà l'important." La communauté internationale doit, selon elle, "continuer à s'engager sinon nous aurons un nouvel ordre mondial".

Marie Jégo



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