2008-08-18

Ossétie du Sud : une monumentale erreur de calcul

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e lundi 18 août 2008

LE SOLEIL - ANALYSE


Mikhaïl Saakachvili

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Par Gwynne Dyer*


La guerre de trois jours en Ossétie du Sud est finie et les Géorgiens ont perdu. Il y aura sans doute encore des échanges de tirs, mais trois choses sont désormais claires : la Géorgie ne reprendra plus jamais le contrôle des territoires rebelles d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie ; le président géorgien, Mikhaïl Saakachvili, a offert à la Russie une victoire majeure ; l'espoir que nourrit la Géorgie de rejoindre l'OTAN s'est envolé. Tout ça en un long week-end, c'est une belle performance !

Le président Saakachvili brandit maintenant le vieux stéréotype de l'époque de la Guerre froide d'une menace russe, une tentative désespérée de bénéficier du soutien de l'Occident. « Ce que la Russie est en train de faire en Géorgie est une agression ouverte et non dissimulée et un défi au monde entier. Si le monde entier n'arrête pas la Russie aujourd'hui, les chars russes pourront atteindre n'importe quelle autre capitale européenne. » C'est absurde, d'autant plus que c'est la Géorgie qui a engagé cette guerre.

La chronologie des faits parle d'elle-même. Ces derniers mois, les échauffourées entre les troupes géorgiennes et les milices de l'Ossétie du Sud ont été plus fréquentes qu'en temps normal. Pourtant, dans l'après-midi du jeudi 7 août, Mikhaïl Saakachvili a proposé au gouvernement séparatiste d'Ossétie du Sud « un cessez-le-feu immédiat ainsi que l'ouverture immédiate de pourparlers », promettant que l'« autonomie complète » serait envisagée. Alors que le soir même, il ordonnait une offensive générale.

Le président sud-ossète, Édouard Kokoïty, a qualifié la proposition de cessez-le-feu de Mikhaïl Saakachvili de ruse « méprisable et perfide » et on ne peut pas le lui reprocher. Car toute la nuit du jeudi 7 août jusqu'au lendemain matin, des obus et des roquettes ont plu sur la petite ville de Tskhinvali, la capitale de l'Ossétie du Sud, tandis que l'infanterie géorgienne et ses tanks l'encerclaient. Selon des journalistes russes, la ville a été détruite à 70 %. Dans l'après-midi du 8 août, elle était tombée aux mains des Géorgiens.

S'il est évident que cette offensive a été planifiée à l'avance, il semble que le plan du président Saakachvili ne va pas plus loin. Il est parti du principe que l'attention de la communauté internationale serait focalisée sur l'ouverture des Jeux olympiques et que les Russes serait lents à réagir du fait du déplacement à Pékin du Premier ministre Vladimir Poutine.

Il pensait pouvoir, en trois ou quatre jours, établir un contrôle militaire total sur l'Ossétie du Sud et mettre en place un gouvernement pro-géorgien, avant de décréter que le problème est réglé. Puis, avec le soutien diplomatique et l'aide militaire de l'Ouest, il serait en mesure de résister à la colère et aux protestations de Moscou et à une (éventuelle) réponse militaire à son action. Mais il n'a fait que de mauvais calculs.

La réponse de la Russie a été prompte. Vendredi 8 août à la mi-journée, une importante force russe s'était déjà mise en route depuis l'Ossétie du Nord (qui fait partie de la Fédération de Russie). Parallèlement, des avions russes ont commencé à frapper des cibles à l'intérieur même de la Géorgie. Au moment où Vladimir Poutine est arrivé dans la capitale de l'Ossétie du Nord, Vladikavkaz, samedi matin, les forces géorgiennes avaient déjà été contraintes de se retirer de Tskhinvali.

Samedi soir, la Géorgie appelait à un cessez-le-feu et annonçait le retrait de toutes ses troupes d'Ossétie du Sud pour empêcher une « catastrophe humanitaire ». Le président Saakachvili avait perdu son pari et les perspectives pour la Géorgie de reprendre le contrôle de la province rebelle s'étaient évanouies. Pour reprendre la formule de Vladimir Poutine, un « coup mortel a été porté à l'intégrité de la Géorgie ».

Non seulement la Géorgie a perdu l'Ossétie du Sud définitivement, mais son espoir de récupérer un jour son autre province sécessionniste, l'Abkhazie, s'est lui aussi évaporé. Samedi, le gouvernement abkhaze a annoncé une offensive militaire pour chasser les troupes géorgiennes des gorges du Kodori, la dernière zone du territoire abkhaze qu'il ne contrôle pas. Avec le soutien militaire déclaré de la Russie, il est très probable qu'il parvienne à cet objectif. Mais quels sont les enjeux et l'importance de ce conflit ?

Pour Mikhaïl Saakachvili, ce conflit a une grande importance : il risque de perdre le pouvoir. Il est aussi important pour les 300 000 Géorgiens qui ont fui leur foyer en Abkhazie et en Ossétie du Sud quand ces deux enclaves ethniques – qui étaient autrefois des régions autonomes de la République socialiste soviétique de Géorgie – ont proclamé leur indépendance à la suite de l'effondrement de l'ex-Union soviétique, en 1991. Les tentatives de la Géorgie, entre 1992 et 1993, visant à les reconquérir se sont soldées par un échec sanglant. Or après ce deuxième échec aujourd'hui, il est clair que les réfugiés géorgiens ne rentreront jamais chez eux.

Pour la majorité des Abkhazes et des Ossètes du Sud, c'est une raison de se réjouir. Ils partagent avec les Géorgiens – une population bien plus nombreuse – une grande partie de leur histoire et la même religion, le christianisme orthodoxe. Sur le plan ethnique, cependant, ce sont des peuples distincts, avec des langues différentes et ils n'ont jamais accepté la décision de Staline de les placer sous la souveraineté géorgienne. Il leur faudra probablement des dizaines d'années avant soit d'obtenir officiellement l'indépendance, soit d'être pleinement intégrés dans la Fédération de Russie. Mais quelle que soit l'issue, ils s'en satisferont.

L'ambition de l'administration Bush d'élargir l'OTAN jusqu'aux montagnes du Caucase n'est plus réalisable. Ce qui fera plaisir aux Français, aux Allemands et aux autres membres de l'OTAN qui ont toujours estimé que cette idée était bizarre et volontairement provocatrice. Les Russes, qui étaient la cible de cette provocation, se féliciteront en silence de la vitesse et de l'efficacité de la réponse de leur gouvernement. Les autres pays ne s'en soucieront guère davantage.
Il n'y a pas de véritable dimension morale ici. La Géorgie a tenté de faire en Ossétie du Sud exactement ce que la Russie a fait en Tchétchénie. Mais la Géorgie n'a pas été assez forte, et l'Ossétie du Sud avait un allié de taille. Il n'y a pas non plus d'enjeu stratégique majeur. Mis à part la présence de quelques oléoducs et gazoducs, l'ensemble du Caucase présente peu d'intérêt pour le reste du monde. Dans six mois, on ne se souviendra probablement même plus de ce stupide épisode.

*Gwynne Dyer est un journaliste indépendant canadien, basé à Londres, dont les articles sont publiés dans 45 pays. Son dernier livre, Futur Imparfait, est publié au Canada aux Éditions Lanctôt.

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