2008-08-19

La guerre en Géorgie illustre la prédominance de Poutine et des "hommes en épaulettes" sur Medvedev



http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/08/19/la-guerre-en-georgie-illustre-la-predominence-de-poutine-sur-medvedev_1085267_3214.html

LE MONDE | 19.08.08 | 11h14 • Mis à jour le 19.08.08 | 12h15

MOSCOU CORRESPONDANTE

Cent jours après l'accession de Dmitri Medvedev au Kremlin, les analystes russes s'interrogent sur la réalité du pouvoir. Est-il concentré dans les mains du président, comme le veut la Constitution, ou dans celles de son premier ministre, Vladimir Poutine? "Qui est Dmitri Medvedev? Un président de l'ombre, une vitrine, ou le porte-parole de celui qui est de facto le chef de l'Etat, Vladimir Poutine?", interroge l'hebdomadaire New Times.

L'opinion publique sait à quoi s'en tenir. Selon une étude du centre d'analyses Levada (indépendant), seuls 9% des Russes sondés pensent que le président Medvedev détient réellement le pouvoir. Le conflit qui a surgi le 8 août entre la Russie et la Géorgie pour la maîtrise de la province séparatiste d'Ossétie du Sud (Géorgie) n'a fait que renforcer cette impression.

Le 8 août à 16 heures, alors que Dmitri Medvedev réunit le Conseil de sécurité russe pour déclarer qu'il fera tout pour défendre "la vie et l'honneur des citoyens russes ", les forces russes ont déjà été dépêchées sur place et les bombardiers russes sont en action depuis plus de cinq heures. "Il n'y a même pas eu un décret présidentiel sur le lancement des opérations militaires", souligne la journaliste Evguenia Albats dans New Times. La prise de décision revient ostensiblement au premier ministre, Vladimir Poutine, donné à voir comme l'homme des grandes décisions.

"PUNIR" LES RESPONSABLES

C'est lui qui, de Pékin où il assistait à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, va le premier réagir publiquement aux événements d'Ossétie du Sud, promettant de "punir" la Géorgie, responsable de cette "agression". Interrompant son séjour, il s'envole très vite vers Vladikavkaz, le QG des forces militaires russes envoyées en Ossétie. Les chaînes de télévision le montrent, jean et veste blanche, en conversation avec les militaires. L'homme de terrain, le vrai commandant en chef des armées, c'est lui. Cette prérogative est pourtant celle du chef de l'Etat.

Pendant la crise, Vladimir Poutine est aussi montré prêtant une oreille attentive aux récits des réfugiés venus d'Ossétie du Sud. Rentré à Moscou pour "faire son rapport" au président Medvedev sur la situation, il apparaît comme celui qui sait, celui qui donne la marche à suivre. La rencontre se déroule au Kremlin. "Je pense que vous devriez, Dmitri Anatolievitch, donner des consignes au parquet militaire pour rassembler les éléments sur le génocide commis contre les Ossètes", glisse M. Poutine. "Je donnerai bien sûr de telles instructions", obtempère le président.

Sur le terrain de la politique étrangère, autre prérogative présidentielle, le premier ministre n'est pas en reste. Le 12 août, il prend part aux négociations entre le président Medvedev et son homologue français Nicolas Sarkozy, venu en médiateur. Quand de Tbilissi, la capitale géorgienne, M.Sarkozy veut joindre Dmitri Medvedev par téléphone en soirée, la permanence au Kremlin répond que celui-ci est couché. Plusieurs heures s'écouleront avant que le président russe ne prenne le combiné. Le temps de se concerter avec Vladimir Poutine ?

UNE "RIPOSTE FOUDROYANTE"

Dès sa prise de fonctions, le 7 mai, M. Medvedev était décrit comme quelqu'un dépourvu de relais parmi les "hommes en épaulettes" (armée, intérieur, services de sécurité), le domaine réservé de M.Poutine. Et puis, le jeune juriste devenu président à 42 ans ne connaît rien aux champs de bataille. D'ailleurs, n'a-t-il pas, en tant qu'étudiant, été dispensé du service militaire? La guerre est en revanche le terrain de prédilection de son mentor, fort d'avoir "pacifié" la Tchétchénie, au prix de dizaines de milliers de morts. "Ce succès militaire forme la pierre angulaire du poutinisme", rappelle le site d'information Gazeta.

En fait, la seule grande décision laissée à Dmitri Medvedev a été l'annonce de la cessation des hostilités. Alors que, contrairement aux engagements pris par lui, les militaires russes rechignent à se retirer de Géorgie, sa crédibilité s'en trouve émoussée. A-t-il vraiment le pouvoir de les faire obéir ? A moins qu'il ne s'agisse d'un jeu dans lequel le "tandem" Medvedev-Poutine se partage les rôles du bon et du méchant.

Réintégrant, lundi 18 août, son rôle de commandant en chef des armées, M. Medvedev s'est rendu à son tour à Vladikavkaz où il a décoré les militaires russes qui ont combattu en Ossétie du Sud.

La rumeur à Moscou veut qu'une empoignade ait lieu en ce moment au Kremlin entre les "hommes en épaulettes", partisans de la guerre jusqu'au bout, et les nouveaux oligarques, soucieux des conséquences de la guerre sur l'économie.

Difficile d'en savoir plus. Les murs de la forteresse du Kremlin sont impénétrables. Une chose est sûre, la guerre a eu ses effets sur l'économie. Au plus fort des hostilités, entre le 8 et le 11 août, 7 milliards de dollars de capitaux ont quitté le sol russe.

Marie Jégo

No comments: