2008-08-19

Dans la ville géorgienne de Zougdidi, les habitants ont vu défiler 350 chars russes venus d'Abkhazie



http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/08/18/dans-la-ville-georgienne-de-zougdidi-les-habitants-ont-vu-defiler-350-chars-russes-venus-d-abkhazie_1084935_3214.html




ZOUGDIDI (Géorgie) ENVOYÉE SPÉCIALE

C'est une ville encore à moitié vide, mais aussi étrangement calme pour une "zone occupée". Zougdidi, à la frontière de la région séparatiste d'Abkhazie, est passée sous contrôle russe au lendemain de l'embrasement du conflit en Ossétie du Sud. Non pas que ses habitants soient heureux de voir, comme disent beaucoup, ces "cochons de Russes" sillonner leurs rues en blindés et occuper leurs casernes. Mais l'occupation s'est faite sans qu'un coup de feu ne soit tiré, et les occupants eux-mêmes, quelques centaines de soldats des "Forces de maintien de la paix" dotées, depuis 1994, d'un mandat de l'ONU pour séparer Abkhazes et Géorgiens, évitent tout contact avec la population.

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Pour autant, celle-ci était maintenue dans la peur par l'incertitude sur les intentions de Moscou. Elle a vu défiler, ces derniers jours, les 350 chars russes venus d'Abkhazie pour s'installer en profondeur dans le territoire géorgien, principalement à Senaki, à 35 km de là. Les Russes affirment "renforcer" ainsi leurs "Forces de maintien de la paix". Mais ce sont eux qui ont bombardé le 8 août Senaki et le port de Poti, détruisant les bases militaires et tuant une trentaine de civils.

Deux bombardements plus légers ont ensuite atteint les environs de Zougdidi, faisant vibrer les fenêtres en ville et semant la panique. La plupart des 80 000 habitants ont alors fui car les autorités auraient annoncé que d'autres raids étaient à craindre. Mais, deux jours plus tard, les retours commençaient.

Debout devant son palais déserté, entouré de quelques gardes apparemment sans armes, le jeune gouverneur de la ville, Zaza Gorozia, raconte : "Quand les Russes sont entrés, nous avons négocié et ils ont promis de s'installer dans une base à la sortie de Zougdidi, d'où ils ne sortiraient qu'à bord de blindés sur roues, conformément à l'accord de 1994" régissant la présence des "Forces de maintien de la paix" dans la zone de conflit. Mais dès le lendemain, dit-il, "les chars sont apparus et tout a commencé". Les Russes ont occupé le bâtiment de la police, exigeant que tous les pistolets leur soient remis.

PILLAGE DES "BASES" GÉORGIENNES

"Moi, j'ai gardé le mien, mais je le cache", confie un jeune officier de la police financière, furieux surtout de n'avoir pu emporter ses dossiers, tombés aux mains des Russes. Ceux-ci ont aussi occupé la "résidence du président" Saakachvili quand il vient dans la région. Mais, surtout, ils voulaient désarmer les Spetznaz, les forces spéciales du ministère de l'intérieur géorgien, armées de fusils d'assaut. Ceux-ci ont fui avec leurs armes avant que les Russes ne se présentent. Dans la ville, on explique que les Spetznaz sont "partis défendre la capitale", sur ordre de Tbilissi.

Selon Moscou, l'armement de ces Spetznaz "viole les accords de 1994" qui interdisent toute "force militaire" géorgienne sur 12 km de large le long de l'Abkhazie. Mais ces forces spéciales, créées par M. Saakachvili, y étaient de fait tolérées. Difficile en effet, pour les Russes, de faire autrement car ils ont eux-mêmes, "non seulement toléré, mais donné aux Abkhazes, de l'autre côté, tout leur armement, dont leur artillerie lourde et leurs chars", comme le relève le gouverneur Gorozia.

Selon lui, une centaine de militaires abkhazes seraient, en outre, entrés en Géorgie avec les six bataillons russes venus "en renfort" après le début du conflit. Allant et venant à leur guise dans la région, tous s'adonnent, dit-il, au "pillage" des bases géorgiennes, emportant "jusqu'aux meubles et vêtements". Les Abkhazes amenés par les Russes auraient emporté à eux seuls "15 camions pleins d'armement, et 3 chars T-72", accuse le gouverneur. Avant de déclarer, railleur : "Un général de l'armée russe a dit aujourd'hui à mon adjoint que ces pillages sont le fait des forces de paix russes. Mais ces dernières accusent l'armée..."

Cela montre au moins que le contact est maintenu, localement, entre chefs des "occupants" et des "occupés". Des soldats russes sortent sans crainte à pied des bâtiments qu'ils occupent à Zougdidi, pour acheter des cigarettes. Des chars isolés sont postés dans certains villages. Et les Russes ont observé sans broncher, dimanche, une manifestation de quelques centaines de personnes, au sortir de la messe à Zougdidi, qui réclamaient leur départ.

Trois chars T-72 seraient encore entrés dimanche d'Abkhazie en direction de Senaki. Mais dans la soirée, alors que la Russie promettait de commencer le lendemain l'évacuation de son armée - mais pas de ses "Forces de maintien de la paix", de moins en moins distinctes de celle-ci -, une dizaine de chars et de grosses pièces d'artillerie ont été vus, fait inhabituel, prendre le chemin inverse, celui du départ.

Sophie Shihab

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